Prélude :

“Celui qui lit n'est jamais seul” Simone Helder.

Une silhouette plane sur la forêt et semble déployer ses ailes de sa prestance. Tel un ange protecteur, son aura veille sur cette parcelle en dehors du temps. Mais pour combien de temps encore ? Quelqu'un est là, las de la vie, il semble regarder par sa fenêtre les reflets du soleil dans une mare saupoudrée de bruine. Son regard virevolte à la vitesse de la lumière puis il transperce un brouillard opaque et silencieux. C'est alors que la forêt se présente fière, élancée sur plusieurs kilomètres. Elle est une fourmillière géante dans laquelle grouillent les insectes, les animaux ainsi que la végétation. Il se dégage une certaine finesse au détour de ces branches fines, humides, accueillant les coccinelles. Elles ont établi sur cet arbre leur base militaire. 
Remarquez vous le scintillement du soleil qui tel une bague ornée de diamants envoie un rayon diffus, étrange, inaudible. La lumière de l'astre se faufile dans le feuillage et éblouie de sa chaleur les insectes. 
L'ombre située au dessus de la forêt s'étonne encore de la beauté du lieu. C'est que l'horizon semble immense. Tel un monde unique, cette allée de sapins parait infinie...
Derrière la frondaison, le jeu des ombres émerveille. Elles avancent, reculent, sursautent, se faufilent, et surtout elles annoncent l'éveil.
Ce théatre érige de curieux acteurs, rapaces, insectes et animaux cohabitent dans un étrange consensus, c'est qu'il s'agit de ne pas se faire remarquer. Chacun joue son rôle à merveille...
  Le matin apporte sa légère brise caressant les fougères de son humidité. La forêt apparait calme aujourd'hui après la bourrasque de la veille. Certains arbres sont couchés, les jeunes pousses sont déja prêtes à prendre la relève.
Puis devant cette magnifique création naturelle, une modeste maisonnette attire l'attention. Des libellules volettent face au lierre grimpant qui parcourt la façade de l'habitation. Des grenouilles coassent machinalement aux abords de la petite mare du jardin jouxtant l'édifice.
 Au premier étage une fenêtre est entr'ouverte et l'on perçoit une goutte de lumière qui peine à masquer l'obscurité de la pièce. Le lierre semble même au loin pénétrer dans la chambre...
Quelqu'un est là-haut, l'on aperçoit son ombre qui plane au dessus de la mare. Son bureau du premier étage est plein de textes raturés à l'encre toute fraîche. Un manuscrit est déposé sur le vieux lit adjacent au bureau. La couverture du  livre ressemble étrangement à ce tableau flirtant avec le mur.
  Il aiguise l'attention avec ses couleurs chatoyantes, un parc est dessiné avec en premier plan un banc sur lequel trône une splendide femme à la mine énigmatique...
Entendez-vous le crépitement du parquet ? Une porte claque, une canne tapote, une ombre flotte, avance péniblement puis s'arrête brusquement devant la lucarne. Le bois abîmé par l'usure des claquements de pieds semble murmurer. C'est que le bois vit, se nourrit de notre présence.
 Il est l'origine, vecteur de nature. Un vieil homme l'air grave, regarde par sa fenêtre : la forêt le nargue, royale et orgueilleuse. Elle semble s'étendre comme un océan en colère. D'année en année et malgré les tempêtes, elle s'allonge. 
Elle a de la mémoire. Rien ne lui échappe. Des vents violents qui ont ravagé une partie des sapins, aux sécheresses, cette allée de sapins et d'arbres en tout genre enregistre tout...
 Cela remémore au vieil homme que la nature est la force suprême. Des chênes centenaires du premier plan en passant par ces jeunes hêtres qui dominent l'horizon, tout lui fait penser à cette énergie véhiculée par les lois de la nature. Le vieux monsieur n'a plus cette force juvénile circulant dans ses feuilles étincelantes de gaité. Lui, sa sève c'est son sang, et il sort juste de l'hôpital...
Celui qui se battait contre la déforestation jadis, n'a plus l'énergie d'antan. Son charisme s'amenuise petit à petit, il se sent faiblir, ses jambes tremblent comme les petites vagues d'un ruisseau. Il est soudainement obligé de s'asseoir sur sa chaise bringuebalante en face de la fenêtre.
Son regard ne peut s'empêcher de sombrer dans la mélancolie, il se rappelle sa jeunesse, les jours heureux...L'époque où il gambadait avec ses amis dans les prairies.
Il n'a plus de famille et vit seul, c'est le rescapé dit-on dans le village avoisinant la forêt. Il fut le survivant d'une tempête inouïe surnommée “la Mort froide” par le journal Ouest-France. 
Pierre était une force de la nature, grand et élancé, il possédait une volonté farouche en témoigne ses sourcils en bataille comme la lutte faisant rage dans son esprit.
Vivre quelques instants de plus ou bien mourir ? Un arrêt cardiaque a failli le voir enterrer quelques jours plus tôt. Il est au crépuscule de sa vie. Le printemps semble le défier. Alors que la nature recouvre ses forces, lui voit décliner les battements de son coeur. Bientôt il ne sera que poussière. 
A-t-il eu une belle vie ?
Soudain une larme glisse à côté de son nez retroussé. Que se passe-t-il dans son esprit ? Le vieil homme s'est retourné et son visage s'est posé sur le tableau aux couleurs excentriques. Il admire la dame à la mine énigmatique assise sur le banc blanc...
Qui est cette personne capable d'extraire des larmes de son visage pourtant d'ordinaire fermé à double tour ?
Au moment de jeter son dernier souffle, aura-t-il des choses à regretter ?
Gageons que son destin pourrait être celui de monsieur tout le monde. Et pourtant il n'en est rien...
L'oeil avide de découverte ne peut s'empêcher de s'approcher de cet étrange manuscrit laissé à l'abandon sur le lit. Si le vieil homme a bien une fierté c'est d'avoir tapissé des mots pour transcrire sa vie. A l'heure où naît un jour sans fin, l'homme se sait mourant. Il se décide à relire son ouvrage dans lequel l'acmé de sa vie, ma vie, est transposée, car oui, cet homme c'est moi !
Je m' approche en boitant, passant une main sur mon front humide puis je m'essuie avec un mouchoir. Enfin je m'assieds sur mon lit encore tout chaud. Le matelas a formé une crevasse, celle de la nuit passée à cauchemarder. C'est sûrement l'une des  dernières fois que le lit sera déformé par ma présence.
Enfin, je tends ma main tremblante afin de relire l'histoire de ma vie. Tiendrais-je jusqu'à la fin de mon livre ?