CHAPITRE 24 : DERRIERE LE PLUS GRAND DES POEMES …

 

 

 

Le satellite de la constellation circule dans la matière noire, par ici une étoile illumine son panneau solaire. Ainsi l'énergie récupérée lui permet de pénétrer dans l'atmosphère de la terre. Il nage de nuage en nuage. La pluie caresse son visage fait de microprocesseurs, l'un d'eux décide de jeter son dévolu sur Saint Erblon, village pourtant inconnu de la constellation. Le satellite plonge sa vue au-dessus d'une maison énigmatique. Direction la chambre de l'homme aux pantalons de velours, votre humble serviteur. Par ici le bordel s'installe, livre sur l'univers et poster de Michael Jordan se battent pour kidnapper votre attention, par là une étagère manque de s'écrouler sous le poids des feuilles. Toutefois ce qui intéresse l'œil avisé du satellite, c'est ce coffre en bois doré qui se fond dans le corps du bureau. Une fois ouvert, le coffre-fort délivre son secret, parmi une nuée de textes se dégage un psaume au titre évocateur : Derrière le plus grand des poèmes... Derrière le plus grand poème se cache une grande gêne. Derrière le plus grand des poèmes se cache un terrible silence, celui de son absence . Avez-vous déjà aimé jusqu'à en crever ? Avez-vous volontairement caché votre passé ? Avez-vous omis de dévoiler une maladie ? Vous êtes-vous muré dans le silence pour garder l'être cher ? Sachez que j'ai fait tout cela, il n'y a pas un jour sans que je ne regrette de m'être prostré dans cette attitude de lâche. Par une triste journée du mois de mai, j'ai décidé de faire une pause avec la blonde aux yeux aussi profonds que l'océan. À cette époque, j'étais à la fac de droit, cette fille était ma vie, ma plus belle symphonie. L'autre s'est invité dans mon esprit, la bouffée délirante était si forte que j'ai eu peur de faire du mal à la plus belle fille de la faculté de droit. C'est pourquoi j'ai voulu faire une pause, sans rien expliciter, simplement quelques mots griffonnés sur du papier, mon destin scellé dans le silence de la pierre. Une simple mélancolie m'anime depuis chaque jour, elle que j'ai tant aimée, j'aurais tant voulu lui avouer la vérité, celle d'une destinée entachée par la folie, celle d'un être qui doit se battre tous les jours pour ne pas sombrer, celle d'un type qui tremble en écrivant ces quelques lignes... Vanessa, si je t'écris un chapitre aujourd'hui, c'est pour être en paix avec moi-même, si je sais que la revoir est impossible, j'espère simplement qu'elle lira ces quelques lignes ! Polnareff, le chanteur, m'habite à ce moment précis, j'écoute cette chanson qui lui va si bien, celle d'une fille pas comme les autres, celle d'une fille différente. Lorsque je plongeais dans son regard, je me perdais, toute cette complexité, ces sourcils si fins, cet air sûr et arrogant et surtout ce regard fin et tenace. Quelle audace ! Vanessa marchait tel un soldat partant en croisade, ses pas vifs et élancés, cette souplesse de métronome me fit forte impression. Livre à la main, son cerveau ressemblait à un dictionnaire, une encyclopédie vivante. Bleu océan, son regard peignait une certaine détresse, de celle qui n'a jamais connu l'amour, parfois je l'observais du haut de ma grande tour. Un être à part, une femme unique qui, chaque jour, changeait de tunique. Tantôt excentrique, le lundi avec cette robe rouge et ces lunettes de soleil citron, tantôt garçon manqué... Tout a commencé dans l'amphithéâtre de la fac de droit, cours de droit civil, mille cinq cent personnes réunies dans la même salle. Atmosphère électrique, la veille un chargé de TD s'était suicidé. J'étais assis à côté de mon pote Alexandre lorsque soudain impossible d'écouter mon ami, je n'en croyais pas mon cœur, je venais de tomber amoureux. À la simple vue de cette fille, je fus transporté comme jamais auparavant, étrange sentiment que nos chemins devaient se croiser, qu'il allait se passer quelque chose… Mon ami, agaçé par mon attitude lointaine, me demanda ce qui se passait. Voyant mon visage perdu, je me souviens lui avoir répondu : « Regarde la blonde au cinquième rang, dans deux semaines je serai son ami et dans un mois je sortirai avec elle. » Alexandre avait rigolé mais la prophétie s'est réalisée… Tant de mystère transpirait de son être, bizarrement j'ai tout de suite perçu une profonde tendresse qui se dégageait de son regard. Grande et élancée, elle est la plus belle sirène qui ait croisé mon chemin. Un de ses yeux avait un problème, il ne regardait pas dans la même direction que l’autre lorsqu’elle était fatiguée ! Elle disait en rigolant : « Mes yeux sont fous. ». Cela faisait son charme. Désarmé, je ne me suis jamais senti aussi petit auprès d'une femme. Brillante, intelligente, spirituelle, son aura immense m'impressionnait, je me souviens que lorsque j'étais heureux d'avoir un douze sur vingt en droit constitutionnel, elle avait simplement un dix- neuf comme à son habitude ! L'excellence était sa devise, à tel point que je ne comprenais pas ce qu'elle faisait avec moi, le récidiviste du redoublement ! Par un beau jour d'automne, nous nous sommes rapprochés, par un jour d'automne, elle m'a transpercé... J'étais à la bibliothèque en train de réviser mes cours, d'étudier la loi Evin sur le tabagisme, mes paupières alourdies par les heures passées à travailler furent ranimées par l'apparition d'une fée. Veste or, chevelure dorée, regard de braise, la belle avait de quoi intriguer. Pas besoin de talons pour se donner de l'importance. Si l'apparence était un art, Vanessa en serait le phare. Rebelle aux yeux revolver, elle possédait cette assurance majestueuse, de celle qui vous cloue au sol. Son visage proportionné et un rien moqueur m'a laissé un souvenir indélébile. Au moment où j'emprunte les chemins tortueux de ma plume, je me remémore ce sourire magnanime, nos moments futiles, son grain de beauté au creux de ses lèvres humides. Vanessa venait d'entrer dans la bibliothèque, elle ne me connaissait pas, c'est pourquoi spontanément je suis allé vers elle pour lui demander si elle voudrait bien faire une pause. D'un ton sûr et sans réfléchir elle me répondit : « Oui si tu veux mais pas trop longtemps, je dois travailler pour la mention. » Nous sommes sortis de la tanière aux livres pour aller prendre un café, ce qui ne devait être qu'une simple pause de cinq minutes dura finalement une bonne heure ! On avait tant de choses à se dire… Dans son regard, je percevais une profonde mélancolie, je ne connaissais rien d'elle, je ne savais rien de son passé, pourtant je me sentais si proche d'elle. L'étincelle provoquée par son regard n'a pas d'égale, encore aujourd'hui je n'ai rencontré personne d'aussi surprenant, d'aussi brillant. Sur la montagne de l'inspiration, elle m'a permis de gravir l'ascension du désespoir, elle m'a insufflé cette note d'espoir . Arrogante et fière, j'adorais son attitude, ce sentiment d'être différent lui collait à la peau, pas besoin de prononcer le moindre mot pour attiser mon attention. Il est des personnes qui vous laissent un souvenir indélébile, il est de ces êtres qui vous inspirent jusqu'au plus profond de votre chair... Des regrets j'en ai beaucoup, mais je dois bien avouer que cette histoire d'amour avec Vanessa est ma plus grande blessure, depuis je me suis forgé une armure… Le soleil transpire de chacun de mes vers, j'aimerais tant qu’elle soit toujours près de moi. Je ne demande rien, je n'exige rien, pas même la revoir, simplement je caresse l'espoir qu'un jour Vanessa posera son regard sur ces quelques mots murmurés dans le creux de la nuit... Un jour peut-être, elle comprendra la tristesse de ma voix, un jour peut-être elle me pardonnera de lui avoir caché mon désarroi face à la schizophrénie, un jour peut-être je serai Roi. En attendant ce jour, je reste là, à attendre un signe de Vanessa ! L'obscure clarté de mes pensées déchirée par tant d'aisance, sa présence suffisait à me rendre atone, symptôme d'un type aphone . Jamais je n'aurais pensé que Vanessa pouvait exister. Étrange rebelle. Si elle est sûrement mon plus beau poème, elle est aussi ma plus grande gêne ! Dans mes veines coule le nouvel Éden. Vanessa a su juguler mon désespoir, me prouver que vouloir c'est pouvoir. À ses côtés, je me sentais plus fort, comme si son intellect me submergeait, comme si son aura faisait corps avec moi . À l'heure où j'écris, je ne trouve pas les mots pour décrire l'immensité de son âme, j'ai tenté de sonder son être, de mieux la connaître, mais même pour moi elle a toujours voulu garder ce côté ombrageux. Parfois nous passions la soirée à discuter autour d'un café dans son petit loft. Cinquante mètres carrés, bien agencé, un lit deux places avec une couette zébrée. Pas un pli, pas une poussière, Vanessa était du genre méthodique. Des posters de Zola et de Racine, une cafetière toujours pleine, un bureau en bois massif en forme de spirale, une lampe de chevet abîmée, voilà pour le décor. Sache Vanessa que j'ai été heureux dans tes bras, parfois je crois encore sentir ton souffle posé sur moi comme si tu n'étais jamais loin de moi, tel est mon chemin de croix. Je me souviendrai toujours de cette lettre que j'ai reçue le jour de l'an 2005, je dormais paisiblement lorsque ma mère me somma de me lever pour lire ces quelques lignes griffonnées sur un bout de papier blanc. Vite je fis un café pour me réveiller, de l'eau et du pain sur la table, je n'ai jamais terminé ce petit déjeuner. À la lecture de son billet, j'ai compris que ma muse voulait rompre, stupéfaction, j'ai vu l'édifice de mon univers voler à terre, j'ai vu chacun de mes vers gravir l'atmosphère. À cet instant, j'ai fermé les yeux, cru à un cauchemar noir. Ce n'était pas possible, tout allait si bien, Vanessa m'avait clamé son amour avant de repartir chez ses parents. Et puis le silence de l'instant vous foudroie, je n'arrivais pas à y croire, plusieurs fois j'ai relu la lettre, j'avais dû mal comprendre, ma princesse ne pouvait pas me faire ça, pas après tout ce que nous avions vécu... À l'envers, à l'endroit, je relisais la lettre encore et encore, cependant rien n'y faisait, tout était pourtant clair, Vanessa voulait rompre. « Pardonne-moi mais entre nous c'est fini, il est préférable d'arrêter avant que notre amour décline. » Passé torturé, raisonnement alambiqué, cette attitude finalement dévoilait bien que Vanessa était une femme complexe… Après les vacances, fatalement nous allions nous retrouver en cours ensemble. J'avoue que, la veille de nos retrouvailles, je n'ai pas pu trouver le sommeil. Je ne savais quelle attitude adopter, devais-je la snober, elle la fille de toutes mes pensées, devais-je lui parler ou bien devais-je la laisser venir à moi ? Pendant les deux semaines de vacances, avant nos retrouvailles, je n'étais plus le même, je la voyais partout, là au loin avec une copine, là-bas dans les bras d’un bellâtre. À tel point que je suis allé jusqu'à interpeller une blonde qui de dos lui ressemblait, j'ai crié « Vanessa ! ». La fille, surprise, s'est retournée en me disant que je me trompais. C'est précisément pendant cette période que j'ai compris mon attachement, mon amour, mon désespoir à l'idée de ne plus la revoir. J'avais si froid, comme si les griffes de l'hiver s'étaient emparées de mon cœur, comme si les battements de mon palpitant n'étaient plus que mécanique. Puis le jour de la rentrée tant espérée arriva. Neuf heures trente amphithéâtre B, mille cinq cent personnes habillées de la même façon, mille cinq cent personnes faites dans le même moule. La faculté de droit est la plus grande secte que je connaisse. Ici on apprend l'individualisme poussé à l'extrême, l'élitisme n'est pas un constat mais un état d'esprit. Ici chaque être a perdu son âme. Pourtant une personne se démarquait... Une note de piano volait par-dessus les gens, elle descendit soudain, puis se tapit dans l'ombre brusquement. Rapidement, l'aura de cette femme submergea l'amphithéâtre. Les notes de musique devenaient de plus en plus mélodiques au fur et à mesure que Vanessa s'approchait de moi. Son charisme m'envahissait peu à peu, déjà je me sentais mieux. Que voulait-elle me dire, elle qui me dévisageait avec un regard obstiné ? Par dessus la nuée ardente de mon esprit résonne encore la voix de sa mélodie. « Tu me manques Florent ! » Ces quelques mots glissés avec ce timbre flottant, avant que le cours de droit civil ne débute, resteront à jamais gravés dans ma mémoire. Ils avaient scellé un nouveau départ. Alors que je me fanais sans elle, alors que mon existence n'avait plus de sens, elle est revenue vers moi. Par une nuit brumeuse, nous nous sommes à nouveau apprivoisés. Sur ses lèvres fruitées, j'ai déposé un tendre baiser, celui de l'amour retrouvé. Pourtant un mal envahissant nuisait à notre amour. Chaque jour qui passait me rapprochait de la sentence, Vanessa était faite pour les hautes sphères lorsque moi je n'arrivais toujours pas à passer la première. J'ai toujours su qu'un jour elle se rendrait compte de mon ignorance intellectuelle, de ma pauvreté spirituelle, son but étant de grimper dans les hautes sphères et moi je pensais que je serais un poids pour arriver à ses fins. Triste constat de celui qui se doit d' accepter son inutilité ! Une simple mélodie me rappelle que je suis en sursis, peut-être qu'à l'heure où Vanessa lira ces quelques lignes, que l'autre aura repris le contrôle de ma vie, peut-être que je serai anéanti par la maladie. Mais tant que j'aurai un brin de vie, je tenterai de dessiner l'histoire de cette rencontre pas comme les autres. Ma plume s'envole au souvenir du contact de sa peau, je me remémore nos coups de gueule, nos tendres baisers au coin de la cheminée, nos escapades en boîte de nuit, souvenir d'une douce folie ! Je ne suis pas fait pour le bonheur, il me fuit, je le suis, je l'épie… Vanessa, sache que j'ai tant appris de toi, comme ce jour où pour la première fois je t'ai embrassé, d'un ton solennel ton cœur a hurlé un « je t'aime ! » assassin . Ces quelques mots glissés dans cette impasse au fond d'une ruelle resteront gravés à jamais dans mon souvenir. Je m'en souviens comme si c'était hier, la veille du baiser, j'avais envoyé un texto en guise de préliminaire à la belle aux yeux océan. Je l'invitais ainsi à prendre un verre après le cours de droit des affaires. Ce message fut envoyé à vingt heures trente pile, j'attendais en vain une réponse le soir même, il n'en fut rien. Je pestais contre ce portable qui ne vibrait pas. Le temps avançait, mon esprit vacillait sous les coups de l'horloge. Ce tic tac répétitif m'obsédait et Vanessa qui me snobait. Pas de réponse, et ce tapis de roses noires que j'observais du haut de ma chambre. Elle symbolisait la déchéance, la malchance, dans ma chambre le phénix me dévisageait avec son regard de braise. Michael Jordan, lui, se moquait de mes petits soucis. Afin d' exorciser cette idée mortuaire selon laquelle Vanessa ne voulait pas de mes bras, je pris un livre de Rousseau : Les Confessions. Peut-être que si je m'intéressais à son auteur favori, la plante se laisserait convaincre... Cela me tira du danger qui me guettait, mon esprit vogua au fil des lettres de Jean Jacques, son phrasé, son arrogance, son impertinence me transportèrent vers un autre monde. C'est pourquoi l'espace de quelques instants, j'oubliai l'abandon de Vanessa. La pleine lune fit son apparition à travers ma fenêtre, mes paupières alourdies par la lecture, je pris la direction des rêves. Un hibou perché dans le sapin en face de ma chambre m'observa l'air inquiet pendant mon sommeil... Sur sa branche épaisse et robuste qui donnait vue sur ma chambre, le rapace contempla mon âme. Le soleil chassa la lune vers cinq heures du matin, la lumière pénétra ma demeure et vint se poser délicatement sur mon iris. Le soleil avait choisi d'éclairer mon corps, le reste de la chambre oscillait entre ombre et pénombre. À mon réveil mon opuscule Les Confessions tomba de mon lit, sur le parquet, un bruit lourd et creux se dispersa dans la maison. Le hibou qui s'était assoupi s'envola, quitta son feuillage. Je m'étirai quelque peu en levant les mains au ciel. Il faisait si froid, j'avais oublié de fermer la tabatière. À ma droite, sur la commode, le portable émit un petit bruit, un bip venu d'ailleurs... Vanessa venait de répondre. « Bonjour Florent bon réveil, je suis d'accord pour prendre un verre après le cours, à tout a l'heure. Vanessa. » C'est par cette excellente nouvelle que ma journée débuta. J'humai l'atmosphère de l'espoir au travers de la lucarne, le ciel clairsemé, les branches de ce sapin qui oscillaient dans le vide, tout cela me relaxait au plus haut point. Puis le moment fatidique arriva enfin, le cours de droit des affaires prit fin. Comme prévu, je devais attendre Vanessa devant la machine à café. La femme de mes pensées arriva en baissant la tête comme si elle ne voulait pas être vue. Je l'observai au loin avec un regard perçant et intimidant peut-être. Vanessa n'osa même pas me regarder en me faisant la bise. Simplement elle passa ses mains dans ses cheveux souples et épais comme une fourrure, sa blondeur alors illumina mes paupières lourdes. Lorsque son regard sans artifice se leva droit dans ma direction. Face à face, la tête légèrement inclinée vers le haut, la belle me dévisagea avec une certaine tendresse et un sourire au coin des lèvres. Pourtant un air triste se dégageait de ma tendre. Vanessa, si elle semblait heureuse de me voir, semblait préoccupée. En témoignent cet air pensif, ce regard qui devint flou comme un épais brouillard posé sur son iris. Il en fallait plus pour me décourager. Quel était ce mystère qui errait dans les limbes de Vanessa ? Sa voix fluette et hésitante dénotait quelque peu avec son assurance majestueuse. Que cachait madame derrière cette façade friable ? Je voulais le découvrir... Direction le bar perpendiculaire à la faculté : L'étudiant. Pour l'originalité, veuillez repasser, amis lecteurs. Des poutres en bois au plafond, des chaises baroques et une ambiance de boîte de nuit avec ces lumières rouges et jaunes plaquées contre le mur. À côté des lumières, des faux diplômes étaient apposés sur la cloison. Vanessa, très réceptive à ces derniers, me demanda ce que je voulais faire plus tard. « Avocat en droit pénal, j'aimerais vraiment comprendre ce qui pousse certaines personnes à faire des choses atroces. Pour moi cela s'explique toujours par un parcours qui déraille. Personne ne naît avec un couteau dans la main. » Soudain je vis le regard de Vanessa s'illuminer, c'est que je venais de réveiller le cerveau quelque peu endormi de la fille au regard océan. « Effectivement, j'adhère à ton propos à cent pour cent, cependant il faut une réponse adaptée contre la violence. Penses-tu que la prison soit un bon remède, Florent ? « Non clairement ce n'est pas une réponse adaptée, il suffit de regarder le taux de récidive... » De tradition catholique, Vanessa arborait fièrement une croix en argent autour de son cou. Ses idées politiques voguaient entre le socialisme et l'extrême gauche, parfois elle poussait un cri en pleine rue, elle hurlait à corps perdu le slogan de son parti politique. Cela m'intriguait, je dois bien l'admettre. Cette différence de point de vue, moi, l'individualiste qui venait juste de sortir de son petit univers de privilèges, nous rapprocha finalement. Pendant le café, Vanessa me regardait comme un miroir, comme si elle se cherchait en moi. Une certaine tension s'exprimait dans ses œillades. Je n'avais pas le droit à l'erreur, chacun de mes mouvements fut analysé, décortiqué, disséqué. J'aurais voulu l'embrasser mais impossible ! Je restai là, prostré devant Vanessa et son phrasé subtil. Intimidé comme un torero qui rentre dans l'arène, je devais prendre mes marques. Puis nous avons quitté le bar pour flâner dans les ruelles de Rennes, c'est là non loin du Thabor que nous sommes tombés nez à nez avec une impasse. Une impasse, mon âme vorace, mes sentiments ardents et ce vent violent qui nous suggéra de nous arrêter dans cette ruelle. Vanessa ironisa : « Tu vas me faire le coup de l'impasse ?» Je n'y avais pas pensé, trop préoccupé à contrôler l'arythmie de mon cœur. Les battements de mon palpitant, le temps omnipotent, il passait et je n'y arrivais toujours pas. Une impasse, une allée en pierres bleue, des trainées stellaires dans le ciel, tout ce décor appelait nos corps à la romance. Quelle chance ! Vanessa se pencha pour regarder les tulipes qui poussaient dans un jardin en bordure de l'impasse. C'est là que je vis ses jambes bien formées, j'aurais bien mordu dedans. Je la regardais fermement, de haut en bas, jupe bon chic bon genre ni trop courte ni trop longue, talonnettes noires guépard, veste fuchsia et pull-over bleu ciel transparent qui laissait deviner les formes enivrantes de sa poitrine. Son visage ocre, ses lèvres humides, et ce regard complice... Un regard profond comme l'univers de ceux qui vous interpellent, de ceux qui vous font froid dans le dos. À l'entrée de l'impasse, une poubelle faisait face, à droite une vieille dame nous observait de son vasistas, l'air malicieux. L'envie me dévorait le visage, je n'y arrivais toujours pas... Vanessa, comme à son habitude, se tenait fièrement telle une lionne observant le monde. Cela m'intimidait au plus haut point. On parlait de politique, de l'univers, et parfois de mes vers. Vanessa adorait la littérature et la belle posait parfois son regard sur mes écrits. L'écriture du vingtième siècle plus précisément et les auteurs russes comme Andrei Kourkov. Une impasse, mon âme vorace, nos regards qui se prélassent. Je m'approchai donc de Vanessa avec une fougue juvénile, celle de l'adolescent que je venais de retrouver. Elle se retourna avec une tulipe à la main. « Tiens je te l'offre. » dit-elle avec son sourire ravageur. Là mon sang ne fit qu'un tour, j'attrapai violemment ses mains, je plaquai la belle contre le mur de pierre puis je passai mes mains dans ses cheveux, délicatement. Stupéfaction, Vanessa accrocha mes lèvres avec un baiser volcanique. Jamais je n'aurais pu imaginer cela... Nos corps entrelacés, ma main droite sur ses reins, subtils dessins. Ma main gauche caressait ses joues, ses pommettes creuses. La vieille dame, qui se trouvait derrière nous, se mit à rire à voix haute : « Alors les amoureux, c'est votre premier baiser ? » Là-dessus, Vanessa regarda la grand-mère avec son air étrange et perçant, la vieille dame prit peur et ferma sa fenêtre. Je ne pus m'empêcher de sourire. Cela faisait si longtemps que je n'avais autant ri, rapidement mes lèvres me firent mal. Les muscles de ma mâchoire n'était plus habitués à s'esclaffer de la sorte. Puis j'attrapai la main de la belle, on courut ensemble sans savoir pourquoi, Vanessa faisant des bonds en forme de toupie, radieuse, je n'ai pas de souvenir plus marquant avec une femme... Je ferme cette parenthèse portée sur notre premier baiser. Après cette période ensoleillée, la noirceur de mon âme allait bientôt ressurgir pour déflagrer notre histoire. Une météorite allait s'abattre sur mon cerveau, la paranoïa, les hallucinations et ce monde de fiction ancré à nouveau dans mon esprit. Vanessa serait mise de côté par la maladie, jalouse de mon bien-être étrange. La fille océan verrait son homme sombrer dans la lucarne de la psychiatrie sans savoir que faire. Petit à petit, j'ai délaissé Vanessa au profit de ma pathologie. Ô grand juge de mes actes, j'ai péché ! Aujourd'hui je comparais pour mensonge, dans le boxe des accusés, je plaide coupable. Mes avocats plaident la démence, je préfère l'errance spirituelle. La défense demande la mise au placard de notre dossier ! Je ne demande qu'à être jugé. Un océan, un roman, je bâtirai un monde différent . Se souvient-elle de nos escapades le soir ? De ces poèmes que l'on dessinait ensemble ? De cette gare dans laquelle elle se perdait lorsque l'espoir la fuyait ? Si je n 'ai rien oublié, Vanessa, notre histoire est passée, simplement pour l'exorciser j'ai besoin de la frôler sur un bout de papier. J'étais le petit prince de tes pensées et j'ai fauté, j'en suis navré mais je ne peux retourner en arrière. L'autre a pris possession de mon être, je suis peu à peu devenu un inconnu. La maladie prit la possession de mon visage, un air désuet et fatigué vint transfigurer mon métabolisme. Une attitude nonchalante remplaça mon hyperactivité. Mes cernes si prononcées ressemblaient à un coquard de loin, cela surprit quelque peu ma belle. « Tu t'es battu Florent ? » Impossible de répondre, je voulais lui dire que j'étais juste exténué mais les mots ne sortaient pas. D'ailleurs mon visage devint rapidement une statuette sans expression, mes sentiments ne passaient plus au travers de mon regard, la maladie faisait barrage. Une rage sommeillait au plus profond de mes entrailles. Je voulais parfois hurler « je t'aime », seul un râle sortait de ma bouche. Je sentais le souffre. La belle aux yeux océan, au fur et à mesure de mon mutisme, perdit de sa splendeur, ses notes en témoignent. D'un dix-neuf sur vingt elle passa à un modeste douze. Cela ne lui ressemblait pas. Vanessa ne mangeait plus depuis quelques jours, une pomme le midi et une autre le soir. Une pomme et c'est tout. Un jour en droit des affaires, elle fit un malaise, elle chuta, direction l'hôpital. Lorsque je vis Vanessa perfusée, je recouvris un soupçon de force. Je terrassai la maladie pour quelques instant seulement. Des larmes au bout du regard, du brouillard devant mes pupilles. C'était si dur de voir ma belle amoindrie, je ne supportais pas, alors dans un dernier élan de discernement, je lui pris la main. Ses doigts fins et moites n'avaient plus de force. Ils flottaient simplement dans la paume de ma main. Une gouttelette vint tendrement batifoler sur la main de Vanessa. Son regard s'ouvrit et tant d'amour, trop d'amour se dispersa dans la pièce étroite et fine. Dans un élan de conscience, je décidai de rompre avec la belle aux yeux océan. Je voyais bien que je l'entraînais dans ma chute... Vanessa ne me reconnaissait plus. En repli sur moi-même, je restais assis dans ma chambre devant mon bureau, et ce portable qui sonnait. Vanessa tentait de me joindre, mon silence lui fit le plus grand mal. Mes sentiments venaient de s'envoler avec la réapparition de la maladie. Toute mon énergie concentrée contre le mal omnipotent. Ces voix revenaient plus fortes, tel un écho assourdissant. Je ne pouvais plus sortir dehors puisque dès que je croisais une personne mon cerveau lui inventait des paroles, un scénario dans lequel l'autre est l'ennemi. Distant et arrogant, je la faisais souffrir. C'est pourquoi j'ai décidé de faire une pause en espérant que la bouffée délirante se calmerait avec le temps. Cette pause était un geste d'amour, je ne voulais plus faire de mal à ma princesse. Toutefois comment pouvait-elle comprendre mon geste alors qu'elle ne connaissait pas ma pathologie ? J'ai failli, jamais je n'ai réussi à lui avouer ma maladie. Peur d'être rejeté, peur d'être blâmé. Je me suis muré dans le silence. Vanessa s'est senti trahie par l'homme qu'elle aimait. Jamais, depuis ce jour, elle ne m'a adressé la parole. Il est des blessures dont ont ne cicatrise pas ! Je ne peux me satisfaire de la matière de mes vers, je voudrais décoller lorsque mon style rase le papier. Il est deux heures du matin, j'affine mon style, je l'aromatise, je rajoute des couleurs, par ici quelques pleurs, par là quelques notes de musique et ce visage angélique… Il est l'heure d'aller me coucher, je pose ma plume, conscient de mes erreurs. Dans mon sommeil je serai hanté par cette pensée : Et si je pouvais tout recommencer...